La solitude je la retrouve comme une vieille copine, à l'improviste, presque. Exactement comme si je tombais sur une vieille connaissance plus vue depuis des années, et que je reconnaissais son visage instantanément, puis sa façon d'être, de bouger, de s'exprimer, etc.
Je ressens deux formes de solitudes.
Vous êtes avec quelqu'un, vous le quittez, juste un peu, le temps d'aller faire une course, ou jusqu'au lendemain. D'un coup je reprends conscience de Moi, seul, l'echo de bruit de la porte qui s'est refermée derrière moi résonne encore dans ma tête. Je suis content, soulagé peut-être ? Et rassuré, car je sais qu'elle ne durera pas.
Je peux faire demi tour, et briser cette solitude. Maintenant, ou plus tard.
Parfois c'est l'inverse; c'est l'autre qui s'éloigne un peu.
Je me réveille, seul. Cette journée ne sera pas comme celle d'hier ou même celles d'avant. Là j'ai la conscience aigüe de cette solitude à venir. Celle qui va durer. Je sens que je vais être seul, et pour longtemps. Cette sensation ne dure que le temps de la prise de conscience. Disons de quelques heures à quelques jours. Je me sens rassuré après cette prise de conscience, je sais à quoi j'ai affaire, et à qui j'ai affaire, à moi en l'occurrence. Là, on est d'accord, ça se gâte fortement.
Maintenant il n'y a plus qu'à gérer la situation, ou la non-situation. Jusqu'à présent ces périodes de solitude se sont terminées par une rencontre amoureuse. Ca me parait miraculeux. Néanmoins j'ai peur que celle-ci dure plus longtemps que les autres. J'ai toujours pensé ça, à chaque fois. Et pourtant.
Une façon d'échapper à la solitude est de s'accompagner d'un fantôme. Le fantôme de la personne qui vous manque le plus par exemple. C'est parfait. Il est facile à faire venir; plus difficile à faire repartir. Si ce fantôme est l'idéalisation de l'être aimé, c'est encore mieux. Mon fantôme des années 82 est resté longtemps à mes cotés. Nourri par beaucoup de litterature, il a disparu quasi instantanément le jour ou j'ai revu son double incarné, vivant, réel. Ce fantôme est resté à mes cotés plus de 2 ans.
Celui-là je n'ai pas essayé de le tuer; comme Kris dans Solaris.
Oublier la raison de sa solitude. Ça peut marcher, ou pas, je ne sais pas; je verrais bien plus tard. Rester en suspension, dans une non-réalité permanente, soutenue. Surtout ne pas faire un geste qui pourrait avoir une signification. Finalement : attendre d'être surpris par quelqu'un, espérer ne pas en être trop effrayé, ne pas fuir, ne pas fuir, ne pas fuir.
Je repense à Beckett.
Je les appelle. Dans le désordre, ou pas tant que ça finalement: les ex d'abord. C'est con. Il faut avoir des amis qui peuvent comprendre ce qu'est la solitude, pas facile ça, c'est évidement intime la solitude. Ceux qui m'ont avoué sont rares. Ceux qui m'ont avoué leur fantôme encore plus.
Attention, le processus peut être décevant. Démerdez-vous, ce sont vos amis, enfin ! Je n'ai pas de conseils à donner.
Parfois les gens font exactement ce qu'ils peuvent faire. L'un m'a resumé la situation d'une façon tellement concise et exacte que j'en ai ruminé pendant des jours et des jours. Une amie s'est glissée dans mon lit - pour ne rien faire que ça - une ou deux heures. De ce geste, de sa sobriété, de son silence, je me souviendrai toujours.
"Qu'est ce qu'un ami ? Une même âme en deux corps."
Aristote (384 - 322 av. JC)
Oh! Ca va hein ! j'ai dépassé ce stade : «salut, ça va ? non». Circulez, il n'y a rien à voir.
Ils sont infinitésimaux, je ne les néglige pas, ou j'essaie de ne pas les négliger.
J'en écoute, oula! Ça oui. Combien de temps ça dure un morceau de musique ? Une, deux, parfois un peu plus (si du Coltrane) C'EST TOUJOURS ÇA DE PRIS. Voir juste au-dessus.
Merci M. et L. Mai 2000