Tarkovski, de mon point de vue, c'est quelque chose qui remonte assez loin. Quelque part dans ma jeunesse passée, j'ai emmené une copine voir «Andreï Roublev». La semaine d'après, avec un pote cette fois-ci, j'allais me mater «Le prince d'Égypte» (qui n'est pas deTarkovsky et n'a pas grand'chose à voir avec, c'est un dessin animé grand public, très intéressant d'un point de vue technique, par ailleurs). La chose sue, je fus plaqué. Sans coup férir.
À part ça, on a consacré au bonhomme, en plus des branlettes rituelles de nos divers intellos postsoixanthuitardés de service, un certain nombre de monographies plus ou moins imposantes. Profitant donc éhontémment de l'égocentrisme bon enfant érigé en style dans ces pages, je vais vous entretenir de moi et mon chien (euh, on recommence) de moi et ma chienne (c'est mieux mais pas encore ça) *arhem* donc deTarkovski et en particulier du film qui m'a salement marqué (et continue à me marquer un peu partout). «Andreï Roublev», je retourne le voir régulièrement, dans une ferveur quasi-mystique, ébloui comme un péquenot d'il y a quelques siècles par le faste liturgique et architectonique de l'Église Saint-Pierre de Rome. Autant vous dire qu'on en prend plein les mirettes, c'est d'une beauté ineffable, d'un lyrisme soutenu qui impose le respect (j'cause pas russe mais les sous-titres ont d'la gueule). C'est en noir et blanc (sauf la fin, sublimeimmersion dans l'univers roublévien), peu de camions y explosent, il y manque aussi des coups d'pétard, d'effets spéciaux qui font mal aux yeux et toutes ces sortes de choses. Cela posé, ce film prend méchamment aux tripes. Pourquoi? Parce qu'on est entrainé dans le coeur de la chose même, on est immergé dans un univers qui a l'intensité du vécu, et où les questions posées s'imposent à nous avec une urgence et une acuité terrifiantes. (On me susurre ici que je commence à radoter, et que par ailleurs cette définition s'applique à n'importequel navet hollywoodien correctement ficelé; ce à quoi je rétorque que j'ai horreur qu'on me susurre, et que ça me déconcentre).
Deux axes de réflexion :
IL A PAS FINI QU'IL DIT FRADAV ! (note du webmestre). LOIN DE LA RAJOUTA T IL.
Permettez, maître, que je m'exprimasse. En effet, Andrei Roublev kick ass. Nous en avons débattu cet après-midi même, Tarkowski filme les cloches comme nul autre n'aurait pu envisager de filmer une cloche. Je vous laisse la parole sur la cloche, moi je pense à Solaris.
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Solaris je suis allé le voir pour la première fois avec la première femme de ma vie, des années plus tard après qu'elle m'eu plaqué, la salope. C'était donc la première fois que je la revoyais. Et c'était à la cinémathèque d'Orsay. Le tableau est dressé.
La salle s'obscurcit, le film commence.
La salle se rallume.
La salle s'éteint, le film commence.
La salle se rallume.
Un jeune mec arrive, et expose les faits : " le film est monté à l'envers, on va le remettre à l'endroit, et on commence ". Solaris ça pèse tout de même 165 minutes, soit grosso merdo 3 heures, temps de rembobinage compris. Je ne sais pas comment ils ont pu monter les bobines à l'envers, mais c'est un fait, j'ai vu des nuages à la place des algues, et probablement coté gélatine plutôt que coté Estar.
Solaris est inspiré d'une nouvelle de science fiction (?) de Stanislas Lem. Le livre est une pâle réplique du film, soyez rassuré.
Il ne s'agit pas seulement d'une planète - Solaris - à explorer, un objet d'étude scientifique choisi pour son influence hallucinogène suspecte sur les pilotes qui la survolent. D'ailleurs la Solaristique est en danger, il faut en avoir le coeur net, aller voir si ça vaut le coût de continuer son exploration ou pas.
Dans cette base qui plane au dessus Solaris, chaque membre d'équipage possède son fantôme, celui ci est tout à fait réel, ce n'est finalement pas une hallucination, les images-preuves filmées par le pilote-témoin ne montrent que des nuages.
On ne se rend pas somme ça sur la base, on prend un plan séquence de 10 minutes sur un périphérique (Tokyo ?), et on atterri en jean / blouson sur un sol artificiel. Ce plan est pour moi l'un des plus mystérieux que je n'ai jamais vu. Est-ce juste une métaphore du voyage ? Mais c'est si long, si bruyant, ça tourne, c'est tellement urbain, que c'est l'opposé d'un trajet rectiligne, ou légèrement courbe que suivrait une fusée quittant notre monde. Ce plan, je voudrais le monter en boucle, tourner à l'infini sur ce boulevard-autoroute inconnu, jusqu'à ce que je puisse conduire les yeux fermés.
Pour Kris, qui part spécialement sur la base, en laissant derrière lui sa maison et ses parents, le fantôme sera sa femme qu'il a aimée et qui c'est suicidée. Mais ce n'est pas une femme du passé qui surgit devant lui, c'est une femme en tout point identique au souvenir présent, actuel, qu'il en a, qu'il a emmené avec lui dans son voyage.
À sa première apparition, son premier réflexe sera de s'en débarrasser : il l'expulse de la base spatiale, l'envois se perdre, prisonnière d'une fusée qu'on s'imagine se désintégrer très très loin, faute de carburant, ou happée par une autre planète à l'attraction fatale.
On ne se débarrasse pas comme ça de ses fantômes, de cette part de soit-même qui est profondément ancrée dans son Moi, formé par sa jeunesse et son premier (et unique ?) amour. Kris acceptera donc la seconde incarnation qui lui est offerte de Khari. Khari, elle, est perdue, elle ne sait pas qui elle est. Pourtant elle est complète, structurée, réfléchie, pensante, aimante, souffrante, volontaire... Kris sait : c'est son amour, elle se sent aimée, mais ne peut exprimer son amour alors qu'elle se sait amoureuse. La "personnalité" de cette Khari là ne s'est pas construite par elle-même, c'est la meilleure approximation que l'on puisse fabriquer à partir de la mémoire de Kris.
Elle n'est pas indépendante, elle se blessera gravement après quelques secondes d'absence de Kris, sorti dans la coursive; elle tentera de traverser une porte en aluminium pour le rejoindre, car elle ne sait pas ouvrir la porte. Personne ne sait comment un autre ouvre une porte, c'est quasi-instinctif, automatique, basal.
On suppose donc que c'est la planète qui fouille la mémoire de ceux qui l'approchent et leur offre la réincarnation de ce qu'ils désirent le plus, un enfant, ou une femme perdue à jamais.
Chaque membre d'équipage réagit à sa façon. On suppose que l'un deux passe son temps à tuer ses fantômes, tandis que le second cache le sien, le séquestre dans ses quartiers, honteux et dépendant.
Kris, lui, présente Khari aux autres. Ca va se gâter légèrement, et l'ambiance passe au taillage de short de zombie en jupe. C'est le point de vue des deux colocataires, Kris n'est pas d'accord, Khari non plus.
Les chercheurs ne savent pas ni comment ni pourquoi Solaris fait ça. Rapidement on pense à Solaris comme d'une chose dont la seule action est de produire un effet de reproduction-offrande à tous ceux qui s'en approchent. On drogue Kris avec la complicité des compères Sartorius et Snaut (sauf erreur c'est Gibarian qui s'est suicidé) et on projette vers Solaris tout le contenu de ses rêves, de ses pensées.
Qu'en fera Solaris ? Elle (re)construira la(une) maison parentale transpirante, suintante, étouffante, une approximation ?, avec Kris en son sein, sur une île.
Ce mécanisme de reproduction-offrande est-il simplement automatique ou pensé par la Solaris ? Y a t'il un choix ? Une élection ?
Solaris n'offre aucun indice à ce sujet : elle est recouverte d'un océan - nous savons que nous sommes nous même issu d'une soupe du même type - et surplombée de nuages épais et changeants qui en masquent la surface. La planète ne communique pas, peut-être vit elle, on ne sait pas.
Tarkowski nous pose donc la question : qu'est ce que Solaris ? Doit-on étudier la Solaristique ? L'exploration directe apporte-elle des réponses ?
On sait Tarkowski grand mystique orthodoxe. La réponse devrait passer par le mot dieu. Dieu à crée - peut être - le ruisseau vivant dans lequel les algues bougent (premier plan séquence, comptez 10 minutes), le cheval, l'enfant, mais Solaris, est-ce dieu ?
Je ne pense pas, si Solaris était dieu, il me semble qu'une notion d'espoir y serait rattachée, mais il n'y a justement aucun espoir, au contraire, la boucle se referme, et Kris reste prisonnier de lui-même, dans l'environnement reconstitué sur Solaris.
À moins que, sur Solaris, ce ne soit pas Kris, mais son clone fabriqué selon l'idée de ce que pourrait en avoir... dieu ?
(Dernier plan, il commence sur la maison et s'éloigne vers le haut, s'envole, on fini par voir que la maison est sur une île, au milieu de l'océan Solaris, à travers des nuages de brumes).
Quand Kris arrive sur la base spatiale qui gravite autour de Solaris on peut craindre le pire : un espace à la 2001. Tu parles, Tarkowski, 4 ans après Kubrick, il sait ce que c'est qu'un Russe dans l'espace.
Première impression : c'est dégueulasse là dedans. C''est tout mécanique, l'apesanteur est annulée, mais peut-être relachée par manipulation humaine (ce qui arrivera quelques courts instants), les types ouvrent et ferment des portes sans les pshiiit pshiiiiiiiiit standard. Ca vous fait des vacances. La haut c'est comme ici bas, on laisse traîner les papiers gras, on se balade en chemise et en slip, on discute dans la bibliothèque. Aux chiottes les tableaux de bords qui clignotent, les sols monsieur-propre, les vues imprenables sur la terre, les commandants galonnés et impétueux.
Ca fait pas clean, ca sent pas le déodorant, c'est l'union soviétique qui s'est envoyé en l'air.
Et ça nous fait des vacances, on sent qu'on va s'y plaire dans cette base, et on est pas déçu.
Il y a des potes, des femmes, des bustes d'Aristotes, des bouquins - de la littérature -, des bibelots, et des tableaux.
En particulier dans la bibliothéque, on va découvrir minutieusement un Bruegel (l'ancien), lequel ?
http://www.geocities.com/SoHo/Study/8970/br_massacre_des_innocents.jpg ?
http://www.geocities.com/SoHo/Study/8970/br_recensement_a_bethlehem.jpg ?
Mais en musique, toujours, et encore, Bach !
Notes sur les affiches :
On constate, suivant les pays, une grande diversité dans le genre d'affiche pour ce film. La pire est l'Italienne, représentant un homme en scaphandre dans l'espace, alors qu'une telle scène n'existe pas dans le film. L'affiche Polonaise est très originale, ainsi que la Tchequoslovaque. La Française est très poétique, et très années 70 aussi.
Toutes les affiches, ici.
Mai 2000